Arche de Zoé
Arche de Zoé

Du président de la République Nicolas Sarkozy à la secrétaire d'Etat aux droits de l'homme Rama Yade en passant par le premier ministre François Fillon et le ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner, tous les membres de l'équipe au pouvoir condamnent comme "illégale et inacceptable" l'action insensée de l'ONG humanitaire française L'Arche de Zoé, dont les membres sont aujourd'hui accusés par le Tchad d'enlèvements d'enfants. Tous également — sauf peut-être Bernard Kouchner, aussi absent de ce dossier qu'il l'était déjà de celui de la libération des infirmières bulgares détenues en Lybie — s'affairent à gérer diplomatiquement et médiatiquement la crise, celle-ci consistant avant tout pour eux à tenter d'esquiver les questions qui se posent sur leur propre responsabilité. Mais, au même titre que celle des organisateurs de l'opération, tous portent dans ce fiasco d'une ampleur inédite une lourde responsabilité, sinon juridique, au moins morale et politique.

Côté responsabilité directement engagée, de grandes zones d'ombre subsistent sur ce que savait exactement le gouvernement français. Rama Yade était au courant depuis juillet dernier de cette pure et simple opération d'enlèvement de 103 enfants soudanais et tchadiens — dont on sait maintenant que la plupart d'entre eux ne sont pas orphelins et qu'ils ne viennent pas du Darfour (Soudan) mais du Tchad — destinés à être vendus quelques milliers d'euros à des couples français en mal d'adoption. L'Arche de Zoé, qu'elle a reçu elle-même au Quai d'Orsay, n'a jamais caché ses intentions, son but avoué et claironné dans tous les documents qu'elle diffusait étant même de "rapatrier" à titre "humanitaire" 10.000 enfants du Darfour vers l'Europe et les Etats-Unis, dont un millier en France. Hormis quelques réserves verbales de Rama Yade, aujourd'hui mises en avant dans les médias avec tant de vigueur qu'elles finissent par ressembler à une dénégation, rien n'a été tenté concrètement pour empêcher l'ONG d'agir, même si celle-ci a utilisé sur place un autre nom, Children Rescue — ce que les services français concernés ne pouvaient cependant pas ignorer, d'autant plus que le responsable de l'Arche de Zoé, Éric Breteau, était lui clairement identifiable. Au contraire, des moyens logistiques ont été mis à disposition de l'Arche de Zoé par l'ambassade de France à N'Djamena et par l'armée française qui les a transporté, eux et le matériel dont ils avait besoin, comme par exemple les bandages et pansements dont le commando a recouvert les enfants pour faire croire qu'il s'agissait d'une "évacuation sanitaire". Le Quai d'Orsay n'a rien fait pour arrêter cette opération de kidnapping d'enfants à grande échelle. Celle-ci n'a été bloquée qu'en dernière minute par les autorités tchadiennes, juste avant que l'avion ne décolle de l'aéroport d'Abéché. Il serait souhaitable qu'une enquête indépendante soit menée afin de déterminer exactement qui, dans les hautes sphères de l'Etat français, savait exactement quoi sur cette affaire dont on a peine à croire qu'elle n'était pas officieusement autorisée.

Mais à défaut d'être mis en cause sur le plan juridique, c'est sur le plan moral et politique que la responsabilité de Nicolas Sarkozy et de Bernard Kouchner est engagée. Les deux hommes ont fait du conflit du Darfour une cause sarkozyste prioritaire, comme tout dossier international où il est possible de guerroyer contre des islamistes sous couvert de politique humanitaire et de droits de l'Homme, alors que les véritables enjeux sont eux généralement beaucoup plus bassement politiques et économiques. Sur ce dossier (comme d'ailleurs sur tous les autres), Nicolas Sarkozy s'est étroitement aligné sur le discours tenu par Israël et les Etats-Unis — qui ont de nombreuses raisons géopolitiques de faire passer ce conflit pour un génocide, notamment pour contrer les tentatives de prises de contrôle tant chinoises qu'islamistes de la région. Il s'est impliqué directement bien plus que nécessaire au niveau diplomatique pour inciter la communauté internationale à déployer au Soudan une force mixte ONU-Union Européenne — composée du coup d'un fort contigent de soldats français — afin de soi-disant protéger les victimes civiles de cette guerre. Quant au "French Doctor" Bernard Kouchner, qui s'est fait une renommée mondiale avec son concept de devoir d'ingérence et ses actions humanitaires d'éclat menées en violation du droit des Etats souverains, il est tout autant responsable de ce genre d'affaires. Son ami et co-fondateur de Médecins Sans Frontières, Rony Brauman, n'a d'ailleurs pas hésité à le mettre en cause, ainsi que d'autres personnalités comme le philosophe Bernard-Henri Lévy et le président de l'association Urgence Darfour, Jacky Mamou. Pour lui, ces "justiciers" qui veulent par tous les moyens intervenir dans certains conflits sous couvert d'aide humanitaire diffusent des idées stéréotypées et dangereuses. Ils suscitent des vocations de héros humanitaires chez des personnes naïves qui, loin de la réalité, et en dehors des cadres légaux, agissent en amateurs, le plus souvent sous le simple coup de l'émotion, au risque d'être instrumentalisés ou de générer de nouveaux problèmes dans des dossiers dont ils ne maîtrisent pas la complexité. Pour Rony Brauman, les membres de l'Arche de Zoé "croyaient sincèrement qu'ils allaient sauver des enfants menacés par une guerre génocidaire", or, contrairement à ce que tentent de faire croire les George W. Bush, Nicolas Sarkozy, Bernard Kouchner, Bernard-Henry Lévy et autres Urgence Darfour en dépit de l'avis de la quasi totalité des observateurs sérieux et des organisations humanitaires oeuvrant sur le terrain, "il n'y a pas de guerre génocidaire au Darfour". "Quand on se complait à dramatiser à l'excès une situation qui est déjà, de fait, dramatique. Quand on raconte que le sauvetage impérieux, le sauvetage immédiat est une nécessité impérieuse... Eh bien il faut pas s'étonner que l'on soit écouté", fustige Rony Brauman.

Les pieds nickelés de l'Arche de Zoé n'ont finalement fait que mettre en pratique les vertueux concepts d'ingérence humanitaire prônés par Bernard Kouchner et soutenus, ou plutôt instrumentalisés, par Nicolas Sarkozy, avec le résultat que l'on connaît. Le président de la République, qui ne cesse de se renvendiquer responsable de tout, serait ici bien avisé d'assumer sa responsabilité dans cette affaire qui provoque des dégâts incalculables pour les enfants kidnappés, pour les services d'adoption, pour les relations internationales (notamment entre la France, l'Europe et le chef de l'Etat tchadien Idriss Déby, incontournable pour trouver une solution au problème du Darfour), pour l'image de la France et pour l'action humanitaire.