Wole Soyinka
Wole Soyinka

Wole Soyinka accompagnait récemment au siège de l'Unesco sa compatriote, la journaliste Christina Anyanwu, qui a reçu le prix international de la liberté de la presse "Guillermo Cano" après avoir passé trois ans en prison pour avoir écrit un article. Soyinka répond volontiers aux nombreuses questions à caractère politique, mais lorsque l'un de ses admirateurs prononce les noms des divinités yorubas "Ogun" et "Chango" le professeur Soyinka — titre qu'on lui donne au Nigéria depuis l'époque où il a dirigé la section théâtre de l'université d'Ibadan — abandonne son grave personnage de leader de l'opposition en exil. "Je suis allé à Cuba, au Mexique et au Vénezuela pour monter des pièces de théâtre. Nos liens avec l'Amérique sont très vivants. Il y a un cordon ombilical. Sans cesse, dans mon travail littéraire, j'ai utilisé les mythes yorubas comme métaphores". Bien qu'il soit né au sein d'une famille chrétienne, Soyinka a eu la chance au moment de son adolescence d'être initié, par son grand-père paternel aux mystères de la cosmogonie yoruba, religion panthéiste de millions d'Africains. Nombreux sont les ancêtres des Yorubas qui furent déportés, à partir de l'an 1600, comme esclaves vers Cuba, Haiti et le Brésil, pays dans lesquels on a conservé des pratiques et des croyances dans lesquelles tous se retrouvent: danses, art culinaire, musiques, règles de vie, couleurs et plantes. La grande richesse symbolique de cette très ancienne religion de la terre fait partie intégrante de l'univers littéraire de Soyinja, surtout dans ses oeuvres théâtrales comme La danse et l'écuyer du roi et Les gens des marais. Ses études en Grande-Bretagne lui ont permis d'établir des liens entre la tragédie grecque et les rituels animistes dramatiques. Son adaptation des Bacchantes d'Euripide au monde primitif africain en est un exemple. "Qui lit mes livres sait que ma divinité protectrice est Ogun", dit-il faisant allusion à la force guerrière incarnée par cette divinité. Soyinka est depuis toujours un guerrier intellectuel, qui fustige avec ses mots les dirigeants du gouvernement militaire du Nigéria, le pays le plus peuplé d'Afrique avec 100 millions d'habitants. Cela lui a valu deux ans de prison de 1967 à 1969. Couronné en 1986 par le prix Nobel de littérature, Soyinka, invité dans de nombreux pays, s'est trouvé éloigné de sa famille et de sa maison d'Abeokuta. Sa notoriété lui a permis de dénoncer le régime du dictateur Sani Abacha, aujourd'hui décédé, mais il a été contraint à l'exil. Aujourd'hui lorqu'il apparaît devant la presse internationale, Soyinka n'est plus guère interrogé sur son oeuvre littéraire, car son infatigable activité politique l'a transformé en figure de proue de la lutte contre l'injustice dans son pays et en Afrique. "Je crois qu'en dénonçant le régime nous allons l'obliger, tôt ou tard à dire la vérité", déclare l'écrivain, qui a annoncé qu'il mettrait fin à son exil et reviendrait dans son pays, mais pas dans l'immédiat.