La Fracture boudhique
La Fracture boudhique

Une mince colonne de rouge or, hommes frêles aux crânes rasés et souvent aux pieds nus, entourés de la sollicitude d'une foule qu'ils avaient commencé par protéger, marchant très vite et de façon visiblement courageuse et résolue, portant les seules bannières de leur foi et chantant des mantras, vient de s'insinuer dans les marges, puis de faire pleinement irruption au grand jour de la grande histoire contemporaine. En tout cas, c'est bien ainsi qu'ont pu le constater les téléspectateurs du monde entier grâce à ces images vidéo amateur sorties clandestinement d'un pays sous scellés, le Myanmar (ou Birmanie), par le truchement d'Internet et des téléphones portables, et disponibles sur Youtube avant d'être reprises par les grandes chaînes. Avec eux ressurgit irrésistiblement dans l'arène publique une première évidence aveuglante: l'occident chrétien, pas plus que les autres rejetons du complexe bouquet de monothéismes d'origine moyen-orientale dont il relève, ne détient pas un brevet exclusif sur l'humanisme, la compassion ou l'action démocratique. En outre, l'exploit insensé de la mutilation puis de la destruction ironiquement triomphale des Bouddhas géants de Bâmiyân a été d'un seul coup rendu nul et non advenu, démenti historiquement de façon flagrante. Non, la lumière bouddhique de l'Asie — qui selon certains serait même à l'origine du ralliement du judéo-christianisme à l'idée de la compassion universelle — n'est pas définitivement éteinte. Les forces de l'ascèse, de la droiture et de l'illumination intérieure peuvent encore se manifester de façon humainement aurorale, même dans un monde tombé aussi bas. Qui plus est, ces hommes, se réclamant d'un des plus anciens systèmes de pensée du monde, dont on discute toujours pour savoir si c'est réellement une religion ou plutôt une sagesse et une philosophie, voire une sorte de dissidence, ont certainement fait preuve d'un sens on ne peut plus aigu du moment opportun en politique: même confinée dans ses monastères, parquée, emprisonnée et baîllonnée désormais, cette mince colonne à la poitrine nue et à l'occiput ensanglanté pourrait bien s'avérer avoir été un facteur d'accélération pour un certain nombre de bouleversements en cours dans la région. En tout cas, depuis le Mahatma Gandhi et sa grande marche du sel pour protester contre le système d'exploitation coloniale britannique, le monde n'avait plus été témoin d'un tel réveil contestataire des puissances intérieures, non-violentes et démocratiques de l'Asie.

En quoi est-ce qu'on peut dire que ces hommes très déterminés semblent avoir bien compris que le kaïros, le moment entre tous politiquement opportun de sortir de leur antiques pagodes à dorures et de l'ombre austère de leurs monastères, était venu ? Il suffit de jeter un coup d'oeil sur la situation géopolitique de la région qui les entoure, puis sur celle du monde, dans ses différents composants de plus en plus hors équilibre pour en fait le comprendre. Tout d'abord, un premier "grand voisin", la Chine, qui mise son va-tout et son apothéose, voire sa survie sur la légitimation, en même temps intérieure et mondiale, découlant d'une réussite transcendante de JO qui viendrait couronner le retour de la Chine de toujours au statut de grande puissance (voire bientôt, de première puissance du monde): son pouvoir tristement en manque d'homologation démocratique peut difficilement s'offrir le luxe de l'association à un régime aussi ouvertement répressif, autoritaire et affameur de son peuple, dans une phase si délicate de reconstruction de son image mondiale de jadis. Cela viendrait de plus aggraver devant les yeux de l'opinion politique mondiale le souvenir des mauvaises retombées de son traitement pour le moins systématiquement ethnocide du Tibet et de son peuple lui aussi bâillonné et déporté, incarné toujours de la façon la plus gênante dans l'exil du Dalaï Lama et de ses moines, dont la visibilité va fatalement se trouver du même coup rehaussée. Sans parler des relents nauséabonds du souvenir de la place Tian'anmen que cela risque encore de remuer. Ensuite, il y a toutes les entreprises multinationales et les partenaires commerciaux étrangers proches ou lointains qui se voient exposés par les médias au risque d'une couverture grandissante de leur implication: cela va de l'inoxydable Total Elffina, décidément abonnée aux dictatures militaires ("les réserves de gaz et de pétrole ne se trouvent pas forcément dans des pays démocratiques", aurait déclaré récemment avec laconisme et logique un porte-parole de la firme), à l'américain Chevron, ancien employeur de Condoleeza Rice, en passant par des sociétés Sud-Coréennes (notamment Daewoo, laquelle a déjà eu maille à partir avec la justice de son propre pays pour ventes illicites de matériel militaire à la junte, et dont un représentant vient notamment de déclarer avec une logique tout aussi impeccable que: "la politique, c'est de la politique. L'économie, c'est de l'économie"), et les firmes chinoises, russes et indiennes de prospection et de production pétrolières et gazières, mais aussi de vente d'armes — la Chine elle-même n'a-t-elle pas notamment vendu une grande quantité d'avions de combat, de fusils et de mines anti-personnel à l'armée birmane ces dernières années...? George W. Bush, peut-être parce que les intérêts américains y sont relativement mineurs, ne pouvait pas laisser passer une telle occasion de mettre dans l'embarras ses principaux concurrents et adversaires — la Chine, la Russie, mais aussi encore un peu la France — et de sauter sur l'aubaine d'une bonne vieille dénonciation humanitaire moralisatrice, espérant ainsi sans doute se refaire une virginité de défenseur de la démocratie et des droits de l'homme, dont lui-même et son administration ont pourtant le plus pressant besoin. Pour sa part, à peine de retour des Nations Unies, Nicolas Sarkozy s'est cru obligé, flanqué de Jane Birkin et de Rama Yade, d'effectuer un ébouriffant changement de registre vers "l'humanitaire de charme" et de demander derechef de la façon la plus convaincante possible aux entreprises françaises présentes au Myanmar d'envisager un "gel de tout futur investissement" si la junte continue à utiliser la force pour réprimer des manifestations pacifiques et démocratiques... Or, comme vient de déclarer un représentant de Total, la firme n'aurait plus effectué le moindre investissement dans ce pays depuis 1998 ! Il n'y a pas jusque à l'Inde et le Pakistan qui ne se voient compromis, pour une fois de concert, avec la junte des généraux birmans, en leur achetant du gaz à prix d'ami, bien sûr, mais aussi en leur vendant équipements militaire et munitions... Bref, en Asie et ailleurs, ces gens là sont soudainement en passe d'être beaucoup moins fréquentables, alors qu'ils faisaient jusqu'à récemment partie du meilleur monde.

La clé de toutes ces compromissions et de ces soudains revirements, qui seraient risibles et loufoques s'il ne s'agissait pas de se défausser de complicité avec un régime criminel qu'on a largement contribué à maintenir en place, tient en trois lettres: GAZ. Alors que les puissances anciennes et nouvelles de l'ouest et de l'est et les majors pétrolières sont plus assoiffées de nouvelles sources d'énergie propres et facilement exploitables qu'un junky de sa dose, le peuple de la Birmanie a connu le suprême malheur de se découvrir propriétaire putatif d'un des plus grands gisements offshore de gaz naturel du monde.

Mais si l'on élargit le cercle de l'onde de choc provoquée par la marche des moines, on voit immédiatement qu'il risque d'entraîner d'autres retombées, susceptibles en retour de renforcer à terme son effet premier sur place. D'autres mouvements de contestation de dictatures dans la région sont en cours, qui risquent de retrouver une source d'inspiration, d'émulation et une impulsion politique accrue dans l'audace des bonzes aux mains nues de Rangoon. Il y a, par exemple, au Pakistan le pouvoir du Général Pervez Musharraf, chef de l'état, commandant des forces armées et principal rempart des États-Unis contre la montée de l'islamisme, qui est depuis quelques mois en proie à une puissante vague de contestation, sous la houlette non seulement d'islamistes modérés, mais surtout de représentants du judiciaire, et au nom de la démocratie et des droits de l'homme (oui, vous avez bien entendu, non-violente, anti-américaine et pro-démocratique !), laquelle pourrait bien en recevoir une nouvelle impulsion — il s'agit bien du précédent relativement inouï dans la région d'un mouvement à la fois confessionnel et démocratique — au moment même où des élections présidentielles qui mettent en jeu la stabilité du régime pro-américain sont sur le point d'avoir lieu. Il y a aussi, bien entendu, le mouvement démocratique chinois de l'intérieur actuellement tristement embastillé, très lourdement persécuté et réduit au silence, y compris avec la honteuse complicité de certaines de nos multinationales des télécommunications et de nos fournisseurs d'accès à Internet (Yahoo !, par exemple, pour ne pas le nommer, auquel nous devons cette première perte de l'innocence humanitaire et politique de la Toile), dont on ne peut que supputer qu'il en recevra souterrainement des ondes roboratives. N'oublions pas non plus le peuple tibétain de l'intérieur en lutte clandestine et qui fait face à un processus de 'déplacement de population' (en clair, de déportation de masse et d'éthnocide). N'oublions pas non plus le mouvement Janadesh, grossi de milliers de paysans sans terre et de tribal peoples, se réclamant de l'idéologie de Gandhi et de ses méthodes politiques, qui au terme d'une longue marche convergent actuellement vers la capitale de l'Inde. Sans doute aussi, dans un monde si imprévisible, interconnecté et non-linéaire, il n'y a pas jusqu'à des pays aussi éloignés les uns des autres ou de l'épicentre originel que l'Ukraine ou la Thaïlande qui n'en auront ressenti quelques ondes bénéfiques de rappel, tant il est vrai que toute véritable montée en puissance démocratique (même si elle ne se reconnaît elle-même sous ce nom) marque son époque au sceau d'un nouveau possible et se dissémine au loin en tant que précédent.

Donc les moines de Myanmar ont su reconnaître leur heure, celle où un certain nombre de mouvements démocratiques et anti-systémiques véritables, au moins embryonnaires, sont à nouveau en cours des deux côtés de ce que l'on appelait jadis le rideau de fer (c'est-à-dire, aujourd'hui, la "globalisation" et son revers) et surtout, au delà de l'écran de fumée et des nouvelles chapes de silence de la "guerre contre la terreur". Nous savons maintenant qu'ils sont nombreux à avoir payé cela au prix fort, souvent de leur vie même ou d'emprisonnement, suivis de la déchéance de la vie religieuse et de la déportation vers des camps — selon les sources, entre 700 (Reuters) et 4000 (BBC) moines, actuellement détenus dans un ancien champ de course de la banlieue de Rangoon, sont en train d'être déportés vers des centres de détention dans le nord du pays. Bien sûr, de jeunes bikkhus (mendiants), plutôt que les membres de la haute hiérarchie — même s'il existe des indices qu'un pourcentage important des abbés aient décliné l'appel du gouvernement à émettre une interdiction solennelle et unanime du mouvement. Désormais, les monastères du pays du matin calme sont sous une garde militaire de fer et il est aisé de supputer quelle division concomitante assez dramatique va s'ensuivre au sein du bouddhisme birman, entre partisans theravadiste "purs et durs" du retrait politiquement passif hors du monde, plutôt gérontes et compromis avec le pouvoir, qui justement se veut bouddhiste et non plus socialiste et qui émet un certain nombre de signaux pro-religieux formels très appuyés, comme ériger près de l'aéroport de Rangoon, paraît-il, la plus grande statue du Bouddha du monde — et la masse des jeunes moines n'ayant pas connu la répression meurtrière de 1988, dont la part d'aumône essentielle à la survie va diminuant avec la crise économique et d'approvisionnement alimentaire à laquelle est actuellement soumis le pays, et qui en écoutant les sources d'information extérieures, voire leur propre indignation intérieure devant le traitement réservé au petit peuple, leur principal soutien, se sont ouverts aux idées de contestation non-violente et démocratique. Ce faisant ils ont peut-être déjà, malgré l'oppression brutale et scandaleusement inhumaine (sous un silence médiatique, aussitôt tari le flot des images "exploitables", à nouveau assourdissant) subie aux mains sales d'un régime vers lequel confluent toutes les filières de la corruption mondiale, déclenché quelque chose comme des prolégomènes d'un retour aux sources du bouddhisme originel. Celui notamment décrit dans un très important livre passé presque inaperçu à l'époque de sa sortie, mais qui trouve lui aussi maintenant son heure et toute sa pertinence, comme mouvement fondamental de contestation et de révolte de la part de son fondateur, le Bouddha Shakyamuni, contre l'inextricable des pouvoirs cultuels, dynastiques et politiques de son époque, pour aller grâce à une méditation enfin iconoclaste et véritablement libératrice, vers la fondation de d'un autre ordre sur la base du sangha. Celui-ci, forme de gouvernement interne proto-républicain non-basé sur les liens de caste, de classe ou d'appartenance ethnique, dont les écritures et les enseignements étaient désormais consignés non pas dans la langue des brahmanes, caste sacerdotal de prêtres de naissance, le sanskrit, mais dans une langue connue de tous, et surtout du peuple, le palî, jetait ainsi les bases d'un universalisme et d'un égalitarisme politiques dont l'idée même allait nécessiter des siècles encore pour cheminer presque partout ailleurs, y compris en occident. Grâce aux jeunes bonzes de Birmanie et à leur héroïque sacrifice, ce Bouddha-là, décrit par Raphaël Liogier (1) — avec une audace conceptuelle et transculturelle d'autant plus estimable qu'elle est courageusement à contre-courant et n'emploie que les outils rigoureux de l'analyse et de l'érudition — comme ayant été tout-à-fait plausiblement parmi les principales influences et sources, certes indirectes, de la pensée et de l'action du Jésus historique, est en passe de revenir d'un bond salutaire au centre d'une scène asiatique et mondiale à nouveau gravement malade de l'intrication des folies du pouvoir, de la corruption généralisée et du pathos du religieux.

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Notes

1) Raphaël Liogier, Jésus, Bouddha d'Occident, Calman-Lévy, Paris, 1999, mais aussi, du même auteur, Le Bouddhisme mondialisé: Une perspective sociologique sur la globalisation du réligieux, Ellipses, Paris, 2004.