Jacques Derrida
Jacques Derrida

"Encore un mot pour épiloguer un peu. Ce que j'ébauche ici, ce n'est surtout pas une esquisse d'autobiographie ou d'anamnèse, pas même un timide essai de Bildungsroman intellectuel. Plutôt que l'exposition de moi,ce serait l'exposé de ce qui aura fait obstacle, pour moi,à cette auto-exposition. De ce qui m'aura exposé, donc, à cet obstacle, et jeté contre lui. Ce grave accident de circulation auquel je ne cesse de penser ".

Cette fin du livre Le monolinguisme de l'autre de Jacques Derrida fait corps avec son commencement, comme la mémoire profonde d'une langue qui fut perdue par le choc de la langue même: un grief, une terreur, un accident originaire qui longtemps aurait été tenu secret dans et par la langue, une aphasie active, sorte de capacité de parler d'avant la parole. Un "T'as perdu ta langue ?" maternel, qui supposait déjà une langue, voire une mère, le défaut originaire de toute "langue maternelle", et au fond de toute perte. Mais nous ne parlons pas encore. Peut-être ce heurt n'a-t-il pas encore livré toutes ses promesses et tous ses secrets. Peut-être l'accident est-il toujours suspendu et maintenu à l'état de menace. La menace de ce livre: il y est question de la langue — vaguement, et par vagues — d'un mouvement de ressac. Il y est question plus précisément — par lames successives — d'une incision, d'une mémoire endolorie, sans souvenir ni patrie, d'une mémoire interdite de la langue que je parle lorsque je dis "ma langue", lorsqu'il dit — Jacques Derrida, dans sa langue — "Je n'ai qu'une langue, ce n'est pas la mienne". Car il parle une langue autre et de l'autre: "et je me donne ici la mort ne se dit qu'en une langue dont la colonisation de l'Algérie en 1830, un siècle avant moi, m'aura fait présent, I don't take my life, mais je me donne la mort" lisait-on déjà dans Circonfession . De la vie à la mort, le français, sa monolangue, est une langue de grief, de mort héritée et promise à la mort de l'autre. Dans un tremblement, ce titre "Le monolinguisme de l'autre", promet une langue qui parle déjà la langue — française — à propos de laquelle il parle. Mais ilparle aussi de sa propre langue comme langue étrangère,telle est aussi la réalité du titre qui double, complique et traduit le livre: alors combien de langues, et même quelle langue ? dans quelle langue ce livre est-il écrit ? peut-on parler de la langue dans une (seule) langue ? Le titre promet déjà une langue inappropriable, aussi inévitable qu'impossible. Une promesse dans laquelle toute langue défie la langue. Il y va d'une appropriation de ce qui n'est pas appropriable, et en cela, de la philosophie en son sens leplus propre, comme un témoignage dont la langue est la condition originaire et tout à la fois l'obstacle. Ce livre est pour cette raison aussi illisible qu'accidentel, sorte d'accident de l'accident. Donc nécessairement, avant le livre, plus d'une langue, et plus de langue. En dire un mot revient donc aussi à accroître l'illisibilité de ce texte portant sur l'illisibilité. C'est la condition du livre: la déconstruction commence en ce point où de la langue, il ne peut rien être fait.

Témoignage ou "circonfession", ce livre s'avance dans le sillage d'un martyre franco-maghrébin qui aura assigné Jacques Derrida à une langue qui dans le même mouvement lui était interdite. Souffrance, griffes et griefs, et pourtout dire la violence la plus intime, sont ici en scène.Intime et politique. Il faut se remémorer (geste problématique ici), dans cette langue et au risque de la perdre, que le français de Jacques Derrida est le produit d'une histoire de la langue inséparable de sa langue, qui affecte profondément la constitution du je: accès interdit à toute langue non française de l'Algérie (arabe dialectal ou littéraire, berbère etc.), de l'Algérie française, mais également, de manière détournée, différente et perverse, accès interdit au français. Le français fut dans l'Algérie française la langue de l'autre, maître ou colon, alors que l'arabe, étrange et inquiétant était la langue du voisin, de l'autre comme le prochain le plus proche... une langue, des langues (combien ?) toujours interdictrice-interdite. "Comment dire un "je me rappelle" qui vaille quand il faut inventer et sa langue et son je, les inventer en même temps, par-delà ce déferlement d'amnésie qu'àdéchaîné le double interdit ?" écrit-il. Le monolinguisme de l'autre accomplit et porte la trace d'un mouvement singulier entamé il y a déjà longtemps par Jacques Derrida, dont le ressac se poursuit à l'infini, comme cette traversée d'un monolinguisme traversé-harponné par l'autre. Le brise-lame intérieur qui tente au risque du livre de fendre ce "déferlement d'interdit" déchaîne des phantasmes et des souffrances sans nom, sans voix et sans phrase, que la traversée d'une méditerranée démontée n'aura jamais finalement apaisés. Commece vers sans rime et sans mesure, fendu en son milieu tel un symbole, par son intraduisibilité même... "Je n'ai qu'une langue, ce n'est pas la mienne". Cette maladie contractée "là-bas", ici, et nulle part, nulle part ailleurs que dans sa "nostalgérie", c'est aussi le mouvement de la langue: et il tourne autour, il tourne mal... depuis cette célèbre scène de la déconstruction de la parole et de l'écriture. Le monolinguisme signe et saigne — dans la proximité de Circonfession notamment — cette avant-scène où la Grammatologie, Glas, Marges de la philosophie, L'écriture et la différence étaient peut-être déjà des après-coups.

L'exemplarité judéo-franco-algérienne serait ici en même temps la vérité d'une structure universelle dont l'expérience surviendrait dans le traumatisme, la terreur, les coups et les blessures, bref dans ce dont seule la langue peut témoigner. Ce grief surgi du dehorsde la langue dans l'intimité de ladite langue est semblableà ce retour violent des vagues sur elles-mêmes lorsqu'elles atteignent la rive sans jamais vraiment la rencontrer. Au-delà de l'exemplarité et de l'universel, la déconstruction parle la langue qu'elle ne parle plus. La ligne d'écume de ce mouvement découpe l'une des hypothèses centrale de ce livre, le sillage d'un accident perpétuel, presque habituel. La monstruosité d'une langue autre, cet accident intérieur, et l'imposition coloniale d'une langue du maître, formeraient en fait le pli d'une blessure à l'oeuvre dans toute langue, condition violemment indispensable de toute promesse, de toute mémoire, de tout accueil, de toute monolangue et de plus d'une langue. La langue est en effet ce qui rend possible cette articulation d'une singularité irremplaçable et exceptionnelle, qui est tout à la fois singulière de la structure universelle qui nous assigne à une seule langue en nous interdisant de nous l'approprier. Le monolinguisme de l'autre approfondit cette terreur qui déjà a hanté la déconstruction: on reçoit la langue plutôt qu'onne la crée, ce rapport à la langue a toujours commencé avant nous, on est assigné à la langue, comme on est assigné à résidence, la langue inappropriable est toujours langue de l'autre. La langue ainsi reçue est toujours à inventer en elle-même, il n'y a pas de langue pré-originaire. C'est dans cette impossible appropriation d'une langue, dans cette intimité intérieure inquiète à partir de laquelle il y a des langues, qu'il faut repolitiser le combat contre les surenchères et les phantasmes nationalistes d'appropriation de la langue. C'est également en ce lieu intérieur et intime du français, de la monolangue, qu'est inscrit le dehors absolu, une zone hors la loi (loi folle de la langue et langue folle comme loi) d'où Jacques Derrida "cultive l'intraduisibilité", la dé-régulation, le geste toujours multiple à partir duquel il "fait arriver" quelquechose à la langue, d'où il l'invente, d'où sa langue cultivée — intraduisible se retourne en langue d'arrivée, sans origine assignable, pour un hôte incompréhensible: la monolangue infigurable de l'autre est une monolangue de l'hôte. Là encore ce geste qui dès l'école "devait commencer alors de se rêver" est traversé par une politique: celle d'un goût hyperbolique pour la pureté cultivée d'une langue toujours autre et pour l'autre, en insurrection profonde contre la pureté, luttant contre la pureté de l'idiome à partir d'une langue dont il cultive la pureté. "J'avoue donc une pureté qui n'est pas pure. Tout sauf un purisme". Dans ce sensil est aussi le plus français, le plus juif, le plus maghrébin, le plus et le moins: imprenable. Français, Juif, Algérien, indigène, Français juif d'Algérie, Juif français d'Algérie, Juif indigène, tout cela comme sa monolangue et le parcours unique de la citoyenneté pour les Juifs en Algérie ne subsistait dans sa monolangue, dès son début, que d'en mourir, que par cette déconstruction déjà à l'oeuvre dans l'histoire.

Traversant cette mémoire handicapée, la monolangue garde l'héritage de cette amnésie liée aux conditions historiques de l'expropriation coloniale: elle garde mais elle détruit aussi, elle garde en ce qu'elle détruit. Elle conserve la mémoire d'une langue qui ne fut jamais parlée (on ne parle jamais qu'une seule langue) et elle promet — attente sans horizon d'attente — une langue qu'elle ne parle pas encore (on ne parle jamais une seule langue). Aux confins d'un héritage politique qui laissa Jacques Derrida sans phrase et sans voix et d'un poème intraduisible il y a la folie d'une langue en deuil d'elle-même, langue qui se substitueraità langue-même. Folle d'être sa langue propre, de n'avoir jamais fait corps avec elle-même, tatouée, remarquée. C'est cette non-identité à soi originaire qui rend la langue à la fois complètement irremplaçable et pourtant toujours disponible pour la substitution, pour la greffe, pour l'autre. La langue, monstruosité à l'intérieur de l'intimité la plus irremplaçable, comporte en elle-même ce dédoublement prothétique mais originaire, d'être elle-même la substitution. Il y a une langue pour la langue, toujours prise en défaut, prise à témoin, en flagrant délit d'effraction dans sa propre demeure, sorte de folle du logis, démonstration de sa propre monstruosité de prothèse. C'est l'étrange familiarité de la prothèse d'origine, la prothèse du titre, à peine visible et à peine lisible, qui dédouble le monolinguisme de l'autre en prothèse d'origine, offert(e) à David Wills. Il me faut alors inscrire une question dans ce sous-titre énigmatique, greffer ici ma langue de bois dans cette histoire de grief... Se trouvera-t-il un lecteur pour cette question illisible: de quoi ce livre est-il la prothèse ?