Eric Rohmer
Eric Rohmer

Le Tribunal de Grande Instance de Montbrison (Loire) a débouté vendredi 28 septembre le Conseil général de la Loire dans l'affaire qui l'opposait à la société Rezo Films, productrice et distributrice du dernier film d'Eric Rohmer, Les amours d'Astrée et de Céladon, sorti en salles au début du mois. Les magistrats, qui n'ont pas examiné l'affaire sur le fond, ont déclaré "nulle et de nul effet" l'assignation, estimant que le TGI n'a pas été valablement saisi, comme l'avait fait valoir lors de l'audience Me Juliette Simoni, l'avocate de Rezo Films. Dans ses attendus, le tribunal explique que le passage incrimé pour lequel il était appelé à statuer en référé relève des dispositions de la loi de Juillet 1881 relative à la diffamation par voie de presse. L'avocat du Conseil général, Me Christian Bernard, a indiqué qu'une nouvelle procédure sera donc engagée sur la base de ce régime juridique spécifique.

Rezo Films était assignée pour "dénigrement" par le Conseil général de la Loire, présidé par l'ancien Garde des Sceaux UMP Pascal Clément, qui tentait d'obtenir de la Justice la suppression d'un avertissement inclus dans le générique du film ainsi qu'une somme de 3.000 euros au titre du préjudice subi. Dans cet avertissement au public, Eric Rohmer indique que "Malheureusement, nous n'avons pas pu situer cette histoire dans la région où l'avait placée l'auteur, la plaine du Forez étant maintenant défigurée par l'urbanisation, l'élargissement des routes, le rétrécissement des rivières, la plantation des résineux. Nous avons dû choisir ailleurs en France, comme cadre de cette histoire, des paysages ayant conservé l'essentiel de leur poésie sauvage et de leur charme bucolique." L'équipe du cinéaste est allé chercher ses décors naturels en Sologne et c'est une petite rivière s'écoulant du Puy de Dôme à l'Allier, la Sioule, qui tient le rôle du "délectable" Lignon aux côtés du berger Céladon (Andy Gillet) et de la bergère Astrée (Stéphanie de Crayencour) qui s'aiment d'amour pur.

Au cours de l'audience qui s'est tenu le 26 septembre, Me Bernard — qui est également élu local et président du comité de pilotage du site Natura 2000 — s'était employé à démontrer photographies à l'appui "l'inexactitude de ces affirmations", argumentant aussi que "La plaine du Forez ne peut être défigurée par des plantations de résineux puisqu'elle n'est pas couverte de sapins mais de feuillus". Me Juliette Simoni, avocate de Rezo Films, avait pour sa part plaidé que "rapatrier toutes les copies et les traiter suppose de suspendre l'exploitation du film, ce qui serait une mesure très grave". Pour elle, "le préjudice n'est pas à ce point grave et irréversible". Elle avait par ailleurs fait valoir que les moyens choisis pour faire reconnaître le délit n'étaient juridiquement pas fondés et avait demandé que le Conseil général de la Loire soit débouté, ce en quoi elle a été suivi par les magistrats.

Les élus régionaux, toutes tendances politiques confondues, y compris les Verts, ont vivement dénoncé ces "mentions fallacieuses et préjudiciables" à la région du Forez où l'écrivain Honoré d'Urfé situa au XVIIe siècle le cadre de son roman précieux, L'Astrée, édité en quatre tomes publiés de 1607 à 1627. Selon l'avocat des plaignants, la Bâtie d'Urfé — château familial d'Honoré d'Urfé dont la gestion est aujourd'hui assurée par le Conseil général de la Loire — n'est pas entouré "d'HLM, d'autoroutes et d'usines" et l'assemblée régionale "a fait d'énormes efforts de promotion touristique et de protection des espaces naturels, la plaine du Forez étant classée Natura 2000, un label réservé aux sites écologiques". De fait un site Natura 2000 s'étend officiellement sur près de 1.000 hectares dans la plaine du Forez. Beaucoup de foréziens ont eux aussi été blessés et ont trouvé étonnant qu'un cinéaste comme Eric Rohmer puisse réaliser un film à partir de l'oeuvre d'Honoré d'Urfé sans même utiliser les éléments du patrimoine régional, les rives du Lignon proposant encore aujourd'hui selon eux un cadre pastoral et bucolique tout à fait adapté à l'histoire. Ils jugent surtout que le cinéaste aurait pu éviter d'expliquer si ostensiblement son choix des décors dans le générique du film.

Il n'en reste toutefois pas moins vrai que la plaine du Forez a été il y a quelques années littéralement coupée en deux par une autoroute et que, comme un peu partout en France, la campagne recule sous les coups sauvages de l'urbanisation, de l'industrialisation et de l'implantation à outrance de très laides zones commerciales. Eric Rohmer s'est expliqué sur son choix: "Dans mes tournages, je suis très attentif en général à la vérité des lieux, mais s'il faut choisir entre celle-ci et la beauté, naturellement, en tant qu'artiste, c'est pour cette dernière que je dois opter. Le cinéma est un art, et c'est moi seul qui juge des choses que je dois filmer. Si j'ai écrit ce préambule qui choque, c'est par pur souci d'honnêteté à l'égard des spectateurs locaux et des touristes, qui pourraient être étonnés de trouver dans ce film des lieux différents de ceux qui sont mentionnés dans le roman", a-t-il déclaré. Pour Françoise Etchegaray, la collaboratrice d'Eric Rohmer qui a assuré pour le cinéaste âgé de 87 ans le repérage préalable des lieux de tournage, le Lignon a désormais un débit bien trop faible pour y situer le suicide de Céladon, "emporté par les flots", et la Bâtie d'Urfé est recouverte de crépi.

Les amours d'Astrée et de Céladon d'Honoré d'Urfé est la quatrième oeuvre littéraire portée à l'écran par Eric Rohmer après Perceval le Gallois (Chrétien de Troyes), La Marquise d'O (Heinrich von Kleist) et L'Anglaise et le Duc (Grace Elliott, Ma vie sous la Révolution).