Yasmina Reza
Yasmina Reza

Nicolas Sarkozy lui avait prédit: "Même si vous me massacrez, je ne peux en sortir que grandi." Ce qui est fait, ne serait-ce que par la publicité faite autour du livre, et sans être massacré même si le portrait n'est pas tendre. L'aube le soir ou la nuit de Yasmina Reza sort en librairie vendredi 24 août, tiré d'emblée par les éditions Flammarion à 100.000 exemplaires. C'est le premier grand évènement à la fois littéraire et politique de la rentrée et le titre est d'ores et déjà en lice pour les grands prix littéraires de l'automne. Le buzz a fonctionné à fond depuis l'été 2006, lorsque le candidat à la présidence de la République Nicolas Sarkozy a accepté d'être suivi dans sa campagne électorale par cette star de la scène parisienne, actrice, romancière et auteur de pièces de théâtre à succès jouées dans le monde entier. Tenu sous embargo par Flammarion jusqu'au dernier moment, son récit est aujourd'hui l'objet de désir de tous les médias, même si seul le Nouvel Observateur a obtenu le droit exclusif d'en publier les bonnes feuilles.

Dans L'Aube le soir ou la nuit, Yasmina Reza relate donc la conquête de l'Elysée par Nicolas Sarkozy. Pas sous forme simplement documentaire, mais "littéraire", sous une belle écriture minimaliste, quasi blanche, stylée juste ce qu'il faut pour que le lecteur n'ait pas l'impression d'avoir entre les mains un vulgaire romanquête de journaliste ou pire, un pamphlet, un essai politique ou un journal de campagne électorale. Et puisque Yasmina Reza est dramaturge, le portrait tente de prendre par moments une dimension tragique, shakespearienne, même si la "tragédie" souhaitée — qu'il perde les élections — se transforme par l'idendité même du "héros" en une tragi-comédie. Mais elle permet cependant à l'auteur d'aborder de grandes questions existentielles et universelles: l'amour, l'ambition, la solitude, le pouvoir, la fuite du temps,... Yasmina Reza a trouvé le titre de son livre précisément dans la définition qu'elle donne de la tragédie: "Il n'y a pas de lieux dans la tragédie. Et il n'y pas d'heures non plus. C'est l'aube, le soir ou la nuit."

Le portrait de Nicolas Sarkozy n'est pas à charge, il est simplement lucide. Il déborde surtout le petit homme angoissé et survolté suivi pas à pas pendant des mois: "L'homme seul est un rêve. L'homme seul est une illusion." Elle l'a choisi parce qu'il est plein de convictions, d'orgueil et de paradoxes, par ce que c'est un homme pressé, odieux, cruel et ivre de lui-même, un petit Napoléon fragile, un enfant solitaire. "J'ai l'impression de voir un petit garçon, debout, mains croisées, attendant gentiment" [...] "il sourit comme un gosse frappé d'émerveillement. C'est le visage de lui que je préfère" [...] "Il sourit à la manière gauche d'un enfant montrant son cadeau".

L'Aube le soir ou la nuit essaie de rendre une atmosphère de double réalité, un univers un peu à la Giacometti avec un homme qui marche, une silhouette "d'une gaucherie ensorcelante" fuyant quelque part. "Je ne cherche pas à écrire sur le pouvoir ou sur la politique, ou alors sur la politique en tant que mode d'existence. Ce qui m'intéresse, c'est de contempler un homme qui veut concurrencer la fuite du temps", dit-elle. Sur la vulgarité et la grossièreté du personnage à la gourmette qui a une vision de l'Art et de la Culture au moins aussi élevée que celle de Mme Verdurin, capable d'énoncer les pires âneries lorsque ce ne sont pas des flots d'injures de charretier ("Connards", "Enculés", "Putain", etc...), les observations foisonnent, révèlant malheureusement ce dont on se doutait. Une note parmi d'autres sur l'humanité du personnage: "La solidarité ? C'est quoi ce thème à la con ? La solidarité ca veut rien dire", et sur le respect dû à son adversaire Ségolène Royal: "Pauvre conne", lors d'un jeu de rôles d'entrainement avec Xavier Bertrand précédant le débat télévisé du second tour. Sur l'amour, même si Yasmina Reza n'aborde en rien la très sensible Question Cécilia Sarkozy — sujet tabou ? — elle trouve le petit garçon, qui a gagné son jouet tant désiré de fauteuil de président de la République, pour le moins empli de vanités et de vains clichés, à peine capable de balancer quelques mots creux sur le sujet: "L'amour, c'est la seule chose qui compte". Inutile d'insister.

Le livre se lit avec plaisir et même parfois avec jubilation devant certains traits de fine mouche: "C'est un antihéros sombre qui court après son ambition. Une agitation perpétuelle trahie par sa boulimie de chocolats et de bonbons qu'il engouffre, par ses tics d'agacement de la jambe qui provoque sans cesse l'affolement de sa chaussure à pompons". Ou encore, plus profond, à propos de tous les petits Nicolas Sarkozy de la planète: "Ils jouent gros. C'est ce qui me touche. Ils jouent gros. Ils sont à la fois le joueur et la mise. Ils misent eux-mêmes sur le tapis. Ils ne jouent pas leur existence, mais, plus grave, l'idée qu'ils s'en sont faite."